Société française d’onomastique
Accueil du siteNouvelle Revue d’Onomastiqueannée 1995ONOMASTIQUE GÉNÉRALE ET MÉTHODOLOGIE
Dernière mise à jour :
vendredi 3 septembre 2010
Statistiques éditoriales :
82 Articles
4 Brèves
7 Sites Web
13 Auteurs

Statistiques des visites :
46 aujourd'hui
69 hier
37406 depuis le début
     
A propos de Nom propre et nomination.
Actes du Colloque de Brest
mardi 17 juin 2008
par Maitre de toile
popularité : 24%

DU NOM PROPRE : À PROPOS DE Nom propre et nomination

Actes du Colloque de Brest *

Les Actes du Colloque de Brest (Éd. par Michèle NOAILLY. Toulouse, 1995,377 p) font connaître une extrême diversité de points de vue, à tel point que le lecteur est tenté de dire qu’il y trouve tout et son contraire. Signe de richesse bien plutôt que cacophonie désespérante. Le fait n’a rien de surprenant. La linguistique s’est construite en laissant pratiquement en marge le nom propre. Or, pour reprendre une phrase de J. Rey-Debove [114J « les classes du lexique ordinaire ne suffisent pas à repérer le particulier ». Pour les « classes du lexique ordinaire » les linguistes étaient plus à leur aise car ils mettaient à profit une longue expérience. Ce n’était pas le cas quand ils ont voulu traiter de l’expression du "particulier", notion fuyante et susceptible d’innombrables nuances. ..

y a-t-il un nom propre comme l’implique le titre de la contribution de M. Noailly "Un nom propre, deux morphologies : pour quoi dire ?" [75-83]. L’unité ne va pas de soi et, en dehors d’une opposition aux « classes du lexique ordinaire », les auteurs n’ont pas en vue un ensemble d’objets bien déterminés ni les mêmes propriétés définitoires. En 1981, G. Kleiber avait fait du Npr une abréviation d’un prédicat de dénomination schématisé par la formule (X) être appelé /NI. Revenant sur sa conception, G.K. fait des propositions nouvelles.

Pour le Npr non modifié, i.e. celui qui n’est pas accompagné de déterminant (ex. Paul, dans Paul boit du riesling), G.K. dégage un sens dit" instructionnel". Tout sens, explique-t-il, n’a pas à être exprimé en termes descriptifs ou prédicatifs ; un statut d’instruction guide l’allocutaire dans le chemin qui conduit au référent. Ainsi est sauvegardée l’hypothèse d’un sens dénominatif pour les Npr.

Quant aux Npr modifiés, ceux qui sont accompagnés d’un déterminant, G.K. les considère comme des prédicats, i.e. comme des termes généraux (Les Albert trouvent leur nom vieillot). Ils ne se confondent pas néanmoins avec les Nc, dans la mesure où ils ne peuvent s’interpréter qu’à partir de Npr non modifiés et où ils n’ont pas de sens intrinsèquement descriptif a priori. L’usage prédicatif du Npr conduit aux exemples métaphoriques, métonymiques etc. Prenons l’ex. Paul a acheté un Rodin, cette métonymie est associée aux ceuvres d’art ; mais ne dit-on pas communément aussi C’est du Paul tout craché ? On voit que la dénomination originelle crée un espace de pertinence ("Sur la définition des noms propres : une dizaine d’années après" (11-33J).

L’existence d’une catégorie des Npr, souvent présupposée, n’est parfois sauvegardée qu’au prix de clivages et de sous-clivages. Existe-t-elle ? Le Npr ne correspond-il pas plutôt à un simple usage ? Pour S. Karolak l’unicité du référent est conférée conjointement par l’utilisateur et le contexte. Prenant appui sur des exemples tels que ceux que fournit Montaigne « L’histoire a connu trois Socrate, cinq Platon ... » S.K. est amené à penser que la fonction référentielle des Npr, dont on fait la fonction prototypique, n’est pas primaire, mais dérivée, et n’apparaît qu’au moment où le N a résorbé un « prédicat relationnel de dénomination » dont il devient une composante à fonction autonymique ("Les noms propres sont-ils des noms individuels ? Un aperçu des approches linguistiques" [37-54]).

La contribution révolutionnaire est celle de Nelly Flaux "La catégorisation du Nom propre" [63-73J.

L’argumentation est conduite avec une telle vigueur qu’elle ne peut laisser indifférent. L’auteur s’en prend à une confusion qui régnerait depuis Aristote jusqu’à nos jours entre syntagme nominal (SN) et nom (N). « Les noms communs correspondent à des espèces et à des genres ; il n’y a pas de nom commun d’individu » : ces propriétés sont constamment affirmées. Mais l’auteur nous conduit à cette conclusion que Np et groupe déterminé (la position se veut strictement linguistique et il n’est pas question de description définie) forment avec le pronom une catégorie, le Nc une autre. N.F. dénonce l’indifférence à une distinction fondamentale entre l’ordre de la langue et celui du discours, et un emploi du mot idée qui amalgame les notions de concept et de contenu de pensée. Il est vr ;ti que les grammairiens de Port-Royal et bien d’autres à leur suite ont eu souvent ce mot-là sous leur plume et sont passés de deux sortes d’idées à deux sortes de noms, en vertu du parallélisme du langage et de la pensée.

Que faut-il entendre par Npr ? Les ethniques font-ils partie de cette catégorie ? Le Npr est-il aussi incompatible avec l’article que d’habitude on l’affirme ? L’expression La Marie dans T’en fais pas la Marie t’es jolie appartient-elle au français ? Si elle n’y appartient pas, bien des phrases qui s’échangent dans les milieux ruraux ou populaires doivent être soigneusement mises à l’écart. Les termes qui visent les individus n’ont pas à être déterminés, mais le langage est fait d’un grand nombre de termes dont la nécessité n’est pas prouvée et qui pourtant sont là. L’article n’est pas absolument pertinent pour créer des catégories tranchées. Il n’existe d’ailleurs pas de catégories tranchées ; il existe seulement des tensions vers et en premier lieu tensions vers l’universel ou le général, tensions vers le particulier. Les Npr ont leur point de départ à une extrémité, les expressions génériques à une autre. Entre les deux il y a la place pour bien des compositions et d’innombrables nuances. Qu’il suffise de renvoyer à la conntribution de Paul Siblot qui observe que, dans les noms et images de marque comme dans les désignations anthroponymiques ou toponymiques, il n’y a pas de solution de continuité entre Npr et Nc, et la désignation est à la fois « catégorisante et individualisante » [155J.

L’assertion de la p. 68, qui nie la possibilité d’un rapprochement entre les abstractions et les noms individuels, va à l’encontre de bien des observations qui ont été faites. Ainsi M. Noailly, partant de l’opposition entre Argentine, titre de livre, et I rgentine, nom de pays, interprète l’emploi de l’article comme caractérisant une « espèce mixte », Npr par le caractère non descriptif, mais touchant « à l’espèce de noms communs, et plus précisément des abstraits massifs » [83). L’abstraction est mentionnée à titre de manifestation à rattacher à une foule d’autres, considérées comme ayant un caractère commun ou une source commune. Ainsi la loyauté s’appréhende à travers des actes de loyauté ; un individu peut même être considéré comme représentant la loyauté même. Nous ne percevons que fragmentairement l’individu à travers ses paroles et ses actions, et le nom nous aide à regrouper ces fragments : « La notion d’individu particulier est aussi une notion abstraite » (G. Kleiber, p. 30). Les langues ou les états de langue laissent apparaître ou non une parenté entre abstraction et nom propre. En ancien français l’absence d’article, alliée à la teneur de certaines expressions, incite le ;

lecteur à faire le rapprochement et à se représenter ce que nous appelons abstraction comme une force qui guide les comportements. De la même façon les actions dont nous sommes témoins se regroupent et s’organisent en fonction des individus qui en sont les auteurs et auxquels nous donnons un nom, étiquette pour la commodité mais aussi marque d’unicité de la source à laquelle nous renvoyons des activités échelonnées dans le temps. Il n’en reste pas moins que N.F. a fait preuve de courage et de cohérence : il est vrai qu’elle a trouvé un appui auprès de Leibnitz.

Un nom propre est en principe intraduisible, et cette impossibilité, à laquelle il est plusieurs fois fait allusion au cours de l’ouvrage, est considérée comme l’un des traits essentiels de la catégorie. Et pourtant la règle ne va pas sans exception ainsi que le remarque Michèle Bemi-Canani ("Les noms propres dans la fiction littéraire : problèmes de traduction" [189-195]).

Le nom du philosophe français Descartes est un exemple de ce qu’elle appelle « référence unique partagée ». En raison de la notoriété du porteur, une re-nomination a eu lieu en italien et Cartesio s’est substitué à Descartes, mais un « monsieur Descartes quelconque restera Descartes dans une autre langue ». Jeu raffiné sur la traduction que, chez Proust, la reprise de Vieux-pont, nom d’une passerelle sur la Vivonne du côté de Guermantes, par Ponte-Vecchio, dans le même mouvement que Florence se superpose à Combray pour le romancier qui se livre à son imagination. Il y a toujours de la perte quand le traducteur passe d’une langue à une autre tandis que risquent de surgir des associations de sons ou d’idées qui n’étaient pas prévues dans l’original. En passant d’une langue à l’autre le nom ne peut conserver intact que son aspect désignateur. Or, dans ce « laboratoire privilégié » qu’est l’ceuvre littéraire, il est rare qu’il soit voué exclusivement à cette fonction, et il est « un élément constitutif du personnage, au même titre que les traits physiques ou psychologiques qui en déterminent l’identité ». Même dans la réalité, le nom des personnes et des lieux que nous connaissons bien n’a-t-il pas une fonction qui va au-delà de la pure désignation et ne fait-il pas partie des traits qui déterminent l’identité ?

Les allusions au postulat du « désignateur rigide » de Kripke sont- fréquentes à travers l’ouvrage. Kripke est un logicien et, comme le rappelle P. Hubner, un « pionnier de la sémantique des mondes possibles » [214]. Certains auteurs se placent sur le même terrain que lui. Pour S. Karolak par exemple, la rigidité des Npr tient à ce que cette forme « dérivée » (voir ci-dessns) est prédestinée à la fonction référentielle ; une fois cette position acquise, ils ne peuvent plus changer de fonction. Les exemples éminemment favorables sont les noms de personnes tels que les institutions sociales nous ont habitués à les concevoir, et en particulier ceux que livre l’histoire : Aristote aurait pu ne pas être Aristote est asémantique [52], et il est vrai que selon une logique qui a pour principe la non- contradiction, Aristote e4 sûr d’emporter son nom avec lui daus tous les mondes possibles.

Une excellente illustration du postulat se trouve dans la contribution de J.-Fr. Jeandillou, "Noms impropres et mondes possibles" [343-354]. Elle fait ressortir abondamment l’opposition entre la désignation flasque de la description et la « rigidité désignative » des noms. Cette rigidité, fondée sur la subjectivité, se fait l’auxiliaire des contrefacteurs.

Beaucoup de spécialistes du Npr tel qu’il est utilisé habituellement ne peuvent pas se placer sur le même terrain car ils doivent tenter d’expliquer une multitude de faits qui ne se laissent pas tous ramener au modèle théorique. Pour Paul Siblot, « la permanence ainsi postulée d’un modèle unique se trouve contredite par les faits » [147].

P. Hubner dans son article "Aux noms de l’Amérique" [213-224] prend pour point de départ le postulat non sans le nuancer. La pluralité des référents, essentielle pour les Nc qui correspondent à des classes d’objets, est seulement accidentelle dans le cas des Npr : les grammairiens de Port-Royal avaient fait une remarque de ce genre. Accidentelle ou non, l’homonymie existe, et Kripke ne la méconnaît pas, mais les homonymes sont traités par lui comme des mots distincts. Avec la métonymie et la métaphore la référence du désignateur s’élargit singulièrement :

« Qu’est-ce que Cheyenne ? C’est le nom d’une rivière et d’une cité, c’est aussi celui des Indiens qui habitaient autrefois la contrée ».

La critique la plus méthodique a été formulée par P.-H. Billy ("Pour une redéfinition du nom propre" [137-144]).

Le Npr ne désigne pas toujours le même objet et la référence varie selon le locuteur. Les personnes « changent de nom par un rite initiatique, par le mariage ou un autre acte juridique, de prénom selon le milieu et le lieu ; les lieux changent de nom parfois même selon les locuteurs [...] tel trait moral ou physique qui se modifie, apparaît ou disparaît chez un individu, peut, par exemple lui valoir un changement de surnom ». Le schéma discuté a l’inconvénient d’être trop abstrait et trop général. Pour les onomasticiens, les cas les plus variés - encore se limitent-ils à ceux qui se rencontrent dans les populations marquées par les habitudes socio-cuiturelles d’Europe occidentale -, méritent tous d’être pris en considération si bien que permanence et rigidité sont plutôt des exemples privilégiés dans un mouvement d’oscillation général. Désignateur rigide 7 Ou désignateur soumis à des « rigidifications » en raison de pressions exercées par la société

La critique de Kripke a pour corollaire l’importance accordée à l’histoire. Cet aspect est bien mis en valeur par P,-H. Billy : « Le Npr, quel qu’il soit, a une histoire particulière, parfois, voire souvent, 1bien longue et toujours différente de celle du Nc ; le Npr est un produit de l’histoire » [138]. Cette considération va de pair avec un point de vue diachronique, mais, là comme ailleurs, peut-on dissocier absolument diachronie et synchronie 7 Il n’est pas question de tout subordonner à la première, mais une vue saine de l’une et de l’autre est une garantie de solidité pour une définition, et les voies divergentes de l’histoire doivent y avoir une place. La « redéfinition » annoncée dans le titre est la suivante : « le Npr est un signe linguistique désignant un référent précis, localisable dans le temps et dans l’espace, ne possédant ni sens ni motivation et dont la transmission et la perpétuation sont propres à la nature du référent ». P. Siblot va dans le même sens que P.-H. Billy, au moins pour ce qui est de la localisation dans le temps et dans l’espace, quand il dit que l « désignation indivi- duelle ne saurait être tenue pour absolue, abstraite du temps et de l’espace ». Et il cite E. Buyssens qui ajoute avec raison : « Son emploi est réglé par un fait social ». La redéfinition, inspirée par une longue expérience, n’est pas fondée sur une opposition explicite par rapport au Nc, qui reste dans l’ombre. Je serais, pour ma part, un peu moins. strict sur certains points : je n’hésite pas de faire de Pégase un Npr, quelque peine que j’aie à localiser le personnage. Un mythe a plutôt besoin d’une assise culturelle que d’un temps et d’un espace précis, ce qui ne l’empêche pas de recourir au Npr.

Quant à la motivation, nous renverrons à Luc Isaac pour qui les noms de marque sont immotivés dans la mesure où il ne connaît pas leur histoire ("Nom propre et publicité" [161-168 ». Le nom propre peut être successivement motivé au moment de son imposition, démotivé par oubli, remotivé éventuellement parce qu’un nom ne cesse de fabriquer du sens. Faire ceuvre d’historien consiste donc, en l’espèce, à réduire la part d’arbitraire et à remonter, s’il est possible, jusqu’à l’époque des motiva tions que ne rappelle plus le nom, car un Npr n’a pas besoin d’être motivé pour fonctionner et se transmettre

Le Npr est d’autant plus inféodé à l’histoire que son statut est provisoire comme le fait remarquer H. Walter ("Nom propre et nom commun : un statut provisoire" [237-244) ». Il n’est qu’une étape instable « entre les noms communs qui sont à l’origine de sa formation et ceux auxquels il pourra donner naissance ». Les exemples qu’a triés l’auteur le montrent : Maison Blanche, Poubelle, Sandwich. Parmi eux se remarque calepin. Caleppio dit Calepino est l’auteur d’un gros dictionnaire polyglotte dont les éditions vont de 1502 à 1772. En tant qu’homme, il n’est guère connu aujourd’hui, ce qui ne veut pas dire évidemment que l’anthroponyme se soit éteint. Une attestation de Racine, que cite H. Walter, est particulièrement intéressante : « N’êtes-vous pas plaisant avec vos cinq langues 7 Vous voudriez que mes lettres fussent des Calepins 7 ». La forme francisée est devenue un Nc que dénonce entre autres l’emploi du pluriel. Mais avec une valeur qui n’a pas rompu toute attache avec le Calepin primitif : la grosseur du volume a été oubliée mais le polyglottisme est resté. La rupture a été consommée au XVIIIe siècle, où le sens de "recueil de notes personnelles" est attesté. Les formes dialectales cane pin et carpin, comparables à caneçon, carson "caleçon" suggèrent que le mot a changé de sens en se popularisant. Désormais calepin ne rappelle pas plus un nom d’homme que registre ou carnet.

L’anthroponymie bretonne et les essais de classement auxquels se sont livrés Jean Le Dû et Yves Le Berre sont particulièrement instructifs. L’indépendance linguistique dont jouissent les Npr bien que leur matière soit tirée de la langue et dont la Bretagne fournit des illustrations sans équivoque,rappelle qu’ils ont une histoire à eux. Leur fonction première qui est de « distinguer un individu d’un autre dans un groupe social donné se dissout avec leur transmission : un nom de famille cesse d’être une étiquette individuelle pour devenir un « symbole collectif. Les auteurs mettent en garde contre la tentation de faire de l’onomastique le reflet fidèle de la vie sociale. L’arbre le mieux fait pour servir de repère dans la campagne est celui qui est rare et isolé : de même les noms « relèvent les détails remarquables par contraste avec le fond du tableau. Or ce fond de tableau plus conforme à la réalité ordinaire, nous devons recourir à d’autres moyens pour nous le représenter. Je crois que plus d’un onomasticien souscrira à cette assertion : « Le nom propre est au plus haut point une formation sociolinguistique dans laquelle la langue ne fournit guère que du signifiant. Quel que soit le référent, c’est la société qui fournit le signifié, et la relation entre l’un et l’autre est tendanciellement arbitraire ("Les noms de personne en Bretagne : strates et structures" [225-235]).

La conception de Stuart Mill, qui veut que les Npr n’aient pas de sens a rencontré beaucoup plus de faveur que la conception inverse, tout aussi défendable, qui veut qu’ils en aient plus que les autres (cf. p. 53). Il semble qu’elle soit devenue l’opinion courante, et ce fait a compté pour beaucoup dans la marginalisation du Npr en linguistique. J. Rey-Debove considère cette position comme « quelque peu terroriste mais beaucoup d’auteurs s’y réfèrent comme à un acquis évident et définitif. Or qu’est-ce qu’avoir du sens ? Suivant que sont envisagés l’unité isolée, l’unité en contexte, la phrase, le texte, toutes sortes de composantes se dévoilent.

Comme le rappellent les grammairiens de Port-Royal, toutes les choses qui existent sont singulières. Le donné primitif est le particulier ; les genres et les espèces se construisent progressivement et l’apprentissage de la langue y aide puissamment. Mais n’y a-t-il de sens que celui qui implique nécessairement des classes d’objets, des synonymies et des antonymies, des hyperonymies et des hyponymies ? Une façon de signifier, spécifique au Npr, ne recoupe pas celle des Nc. G. Kleiber, dans ses propositions nouvelles, a reconnu au Npr un sens qu’il appelle « instructionnel (voir ci-dessus).

Yves Baudelle est amené, par son sujet même, à distinguer deux niveaux dans la sémantique onomastique : le signifiant est source de signifiés a priori, le référent source de signifiés a posteriori ("Contribution à une sémantique des noms propres : le cas de l’onomastique romanesque" [169-180]).

Reprenant Barthes, il assimile la naissance du personnage à une traversée du même nom propre par des sèmes identiques qui « semblent s’y fixeD. Il confirme aussi la définition du contenu du Npr par N.-M. Gary-Prieur comme « un ensemble de propriétés attribuées au référent initial ... dans un univers de croyance.

L’auteur qui s’est insurgé avec le plus de véhémence contre la conception du vide sémantique du Npr est P. Siblot. Le titre de sa communication est significatif : "Noms et images de marque : de la construction du sens dans les noms propres [147-160]. Le nom n’est pas pour lui exclusivement une étiquette : il équivaudrait dans ce cas à un numéro de matricule, ce qui est la garantie de l’anonymat. L’auteur allègue divers arguments : le choix du Npr dans un paradigme d’appellations possibles pour désigner un même individu dans un contexte donné ; la capacité de prendre progressivement en charge un contenu à mesure que le discours se poursuit ou que le porteur est mieux connu ; les enseignements éventuels que comporte le nom sur le sexe, les tranches d’âge, les réseaux d’alliance, les convictions ou les religions, l’origine ethnique etc.

Pendant plusieurs siècles et jusqu’à une date relativement récente la répartition des noms français était régionale : Lefèvre, Fabre, Favre étaient des indicateurs d’origine. Le nom porte en fait avec lui une foule d’indications. Dans ces conditions, P. Siblot propose de ne plus parler de lexème, notion trop liée à, une problématique structurale et d’y substituer le mot praxème "outil linguistique de nomination". Il examine le fonctionnement de ces praxèmes dans le domaine des noms et images de marques.

Une définition du Npr devrait prendre en compte les potentialités sémantiques liées à la catégorie en les distinguant des propriétés reconnues des Nc. Elles s’actualisent très diversement puisque nous pouvons aller du degré quasi-zéro du repère jusqu’aux contenus les plus riches.

« Selon Grevisse les Npr prennent toujours la majuscule » [137]. Le grammairien parle au nom du bon usage actuel et ne fait pas de la règle un trait distinctif. Un effet récurrent chez Jarry la rappelle : le Nc devenu « propre » par l’emploi de la majuscule instaure un jeu entre « l’opacité du réel » et la transparence de la désignation « commune », ex. la Machine à peindre, et surtout le Plusieurs qui fait écho à la formule que cite L. Bermudez : « Un individu n’est pas pour moi un individu qui se présente en même temps que plusieurs de ses pareils » (Lola Bermudez, "Les noms de Jarry" [197-204]).

Ceux que l’interprétation de Jarry ne convaincrait pas pourront se tourner vers la contribution d’Hervé Curat "Généralité, espèce naturelle et héros éponyme : le rôle de la majuscule dans Histoire de Lynx de CI. Lévi-Strauss" [295-307].

« Que la majuscule soit une marque exclusivement graphique ne suffit pas à la déclasser comme fait linguistique » lisons-nous en guise de préambule

. Nous retrouvons Grevisse. :« Dans la terminologie scientifique, on met souvent la majuscule aux noms des objets étudiés ». Les usages des savants sont divers. Celui de Levi-Strauss, qui s’attache à rester fidèle à ce qu’il a saisi de ses témoins, tend à nous projeter dan un univers mythologique. Ainsi apparaissent des héros éponymes d’espèces qui ne sont pas anthropomorphisés et c’est le cas de Lynx. Avec l’absence d’article, l’emploi de la majuscule est interprété comme la marque du « Npr unique ou partagé de héros éponymes d’une espèce naturelle ».

Les configuratio morphosyntaxiques contribuent à faire éclater le sens. Elles sont très dépen- dantes du système de la langue mais toujours révélatrices. Dans une langue à déclinaisons comme le latin, J.-P. Maurel a remarqué un emptoi inattendu mais majoritaire du datif dans les constructions du type Licuit esse otioso Themistodi "il fut possible à Thémistode de prendre du loisir" comme dans celle du type Mihi’ est Menaechmo nomen "Je m’appelle Ménechme". L’analyse nous achemine vers une distinction intéressante. L’énoncé Je suis frisc ;lla est ambigu. On peut interpréter soit par "Je me présente : je suis Priscilla" (appellation), soit par "Je suis bien Priscilla" (identification). En latin sum Menaechmus "Je suis Ménechme" contient l’assertion Mihi est Menaechmo nomen. Le latin confirme que les Npr ont un contenu sémantique comme l’avançait M.-N. Gary-Prieur dans son ouvrage de 1994 (La grammaire des Npr, voir c.r. dans N.R.O., 23-24, 1994,4).

K. Jonasson revient sur une analyse qui assimile aux points de vue sémantique et syntaxique les énoncés de type la camarade Catherine et ceux du type le projet Delors. Selon une analyse qualifiable de "traditionnelle", le Npr serait $ubordonné au nom précédent à titre d’« épithète d’identification » quel que soit le cas. Or dans la camarade Catherine, la relation n’est pas, pour K. Jonasson, de subordination mais de juxtaposition. Le premier terme est coréférentiel au second qui peut être considéré comme une apposition. Au contraire, dans le projet Delors le second terme n’appartient pas à la classe dénotée par le premier : Delors n’est pas un projet. L’auteur est guidé dans son analyse par la comparaison qu’elle fait avec le suédois et les langues germaniques ("La camarade Catherine revisitée" [85-94]). " Mats Forsgren est cependant favorable à l’interprétation par l’épithète ("Nom propre, référence et fonction grammaticale" [95-105]). Le prédicat de dénomination ETRE APPELE NPR est invoqué en renfort ; les paraphrases sont parallèles : "Catherine" est / le nom d’/ une camarade - "Delors" est / le nom d’/ un projet. Le vieux débat entre épithète et apposition est sous-jacent, mais il est renouvelé par des considérations de "saillance" et d’espaces mentaux.

La contribution de M.-N. Gary-Prieur porte sur l’interprétation exemplaire de certains noms ("Les Simenon, Frédéric Dard et autres Japrisot" [247-258]). L’auteur fait ressortir les ressemblances et les différences entre deux tournures : les SN singuliers (A) et les SN pluriels (B). Ainsi la façon de faire de Martine Carol s’oppose au "jeu fataliste" d’une Edwige Feuillère. La description fait intervenir « un individu comme le référent qui est appelé Np [Edwige Feuillère] qu’il est ». Le référent initial est le seul représentant réel d’une classe virtuelle construite à partir de certaines de ses propriétés individuelles.

B substitue à un individu une classe réelle, construite « indépendamment des propriétés particulières de chacun des référents des Np qui suivent, ex. « la cohorte des épouses exemplaires, les Martha Freud, les Sophia Andreïna Tolstoï ». Le SN les Np est souvent en apposition à un SN pluriel ici collectif : la cohorte ... Dans B la description peut être aussi construite par comme, qui n’est plus comme dans A, l’opérateur de comparaison, mais sert seulement à introduire des exemples : contrairement à ce qui se passe pour un Np, les Np deviennent dans B des exemplaires parmi d’autres. Le gommage des individualités culmine avec la présence de autres dans des énoncés tels que « l’égale des Boileau-Narcejac, Frédéric Dard et autres JaprisoD. Mais ne nous éloignons-nous pas au maximum de la valeur prototypique du Npr ?

Les titres de tableaux font-ils partie des Npr ? Ils font à coup sûr partie des « dénominations propres » telles que les entendent B. Bosredon et 1. Tamba ("Titres de tableaux et noms propres" [123- 136]). Sur le plan grammatical la catégorie des substantifs se subdivise en Nc et Npr, mais, sur le plan sémantique, une catégorie qui ne se confond pas avec la deuxième subdivision précédente, a pour propriété de se référer à des objets singuliers : les auteurs proposent de l’appeler « dénominations propres ». Nous avons l’habitude de doter la classe grammaticale d’une définition qui est en fait celle des dénominations propr . Dans cette série, qui a sa pertinence en logique et en lexicographie, entrent, avec des sigles, des SN, des phrases, les titres de tableaux sans considération de leur disparité dans l’ordre grammatical. Nous retrouvons le désignateur rigide : le présupposé d’unicité est apprécia- blement conforté par une législation artistique qui impose que chaque tableau ait un titre propre. Les Npr ne se prêtent pas à une interprétation strictement grammaticale ou sémantique indépendante de toute contrainte extralinguistique. Dire que le prénom Jean est un hyponyme de personne, c’est faire entrer ces dénominations dans les hiérarchies lexicales ; dire que Jean est un prénom masculin renvoie pragmatiquement aux règles de la dénomination anthroponymique dans la France actuelle. Chaque domaine empirique de dénomination a une "signalétique" propre et les onomasticiens n’ont peut-être pas tort de tendre à confondre Npr avec ce qu’ils étudient, quelle que soit la légitimation grammaticale.

Les dictionnaires dits de langue sont traditionnellement distingués des dictionnaires des noms propres - ou des dénominations propres selon l’article précédent. Il suffit parfois qu’un grand écrivain ait eu la fantaisie de parler de quelque objet extraordinaire pour que le nom ait le droit d’être admis dans un dictionnaire de langue mais ce droit est dénié à Louis XIV. Le problème lexicographique est exposé par J. Rey-Debove ("Nom propre, lexique et dictionnaire de langue" [107-122]). Quand on considère le discours, on est amené à distinguer trois types de noms - et non pas deux -, le Nc, le Npr et le nom autonyme. Le prédicat de nomination, comme l’ont remarqué plusieurs auteurs, débouche sur un autonyme (Un chat s’appelle un chat) aussi bien que sur un Npr (Mon chat est appelé Minou). J. R-D. étudie les genres de compétence nécessaires pour le décodage des Npr, les types de Npr, en particulier les noms déposés, et les difficultés que rencontre le lexicographe quand il doit les traiter. En conclusion, l’auteur énonce des orientations d’avenir pleines de promesse : « Tout ce qui appartient au langage relève de la linguistique » : il est heureux que le Npr ait été récupéré. Une direction est indiquée : le contenu et sa codification sociale, aspects essentiels et de plus en plus accessibles.

Les lecteurs des Actes trouveront encore les communications suivantes :

Corinne Hubner-Bayle "L’onomastique dans le rivage des Syrtes de Julien Gracq : l’invention d’un espace magique" [205-212]. Retour à une conception ancienne qui n’a jamais disparu de l’écriture littéraire. Les personnages existent parce qu’ils émanent d’un nom lié à la toponymie : « c’est le nom qui fonde l’être ».

Pedro Pardo Jimenez, "Les nouvelles de Marcel Aymé, de la répétition anthroponymique à la connotation" [259-266]. Le héros de Marcel Aymé, Martin, est au fond un être anonyme qui s’intègre à un ensemble d’homonymes déjà connus. Le pouvoir connotatif du Npr est d’autant plus grand qu’il ne dénote pas moins, il identifie, mieux il classe.

Maria José Alba-Reina et Maria Luisa Mora-Millan, "Nom propre et proverbe" [267-276]. Dans le cas de l’expression proverbiale, l’identification du référent peut n’avoir pas d’efficacité (le quart d’heure de Rabelais) et le Npr n’arrive pas toujours à maintenir l’identification de la substance individuelle : Hérode est essentiellement le prototype de la vieillesse dans "vieux comme Hérode". Certains Npr, soumis à un processus de "communisation", visent l’objet général.

Francis Corblin, "Des anonymes dans ’Un drame bien parisien’ (A. Allais)" [277-294]. F.C. explique comment le guidage par le Npr peut être piégé pour notre plus grand plaisir, et susciter une problématique.

Catherine Schnedecker, "La distribution du Npr et son rôle dans la structuration des chaînes de référence" [311-330]. Dans un texte publicitaire, on promeut avant tout ce qui fait le propre du produit, c’est-à-dire son nom. Une suite de’ considérations a trait à la distribution du Npr et aux conditions favorables à sa mémorisation.

Larnria Chetouani, "Adresses diplomatiques et rituels onusiens" [331-342]. L’auteur distingue le nom et le prénom (y) qui forment l’identification anthroponymique, le titre (x) qui est le qualificateur de (y) et la fonction (z),  i est le "déterminateur", déterminé lui-même par un autre identificateur de nature toponymique.

Béatrice Fraenkel, "Faire avec son nom propre : le cas de la signature" [355-360]. La signature, à laquelle au Moyen Âge on préférait le sceau, a inscrit le Npr dans un champ opératoire nouveau.

Sandra de Faultrier- Travers, "Les enjeux du nom propre d’auteur dans la responsabilité auctoriale" [361-377]. La responsabilité est inconcevable sans référence à une personne. « Elle demeure fondée sur des indications formelles dont fait partie le nom. Le nom authentifie le lien de la personne à son ceuvre. .

Dans sa présentation, Michèle Noailly avait invité le lecteur « à prendre des chemins de traverse d’une partie à l’autre, selon son goût. Mettant à profit cette invitation j’ai modifié le regroupement et l’ordre des communications pour que les lecteurs de la revue retrouvent plus facilement les questions qu’ils sont susceptibles de se poser.

Panorama vaste et ouvert que celui que présentent les Actes, la ’confrontation" à la nomination étant le facteur commun qui réunissait les auteurs. Dans le discours grammatical nom, sans adjectif pour le déterminer, est souvent employé pour nom commun, comme si le nom propre dans sa spécificité n’était pas à prendre en considération. Quelques grandes directions de recherche sont indiquées ici pour le nom propre retrouvé ; motivation, usages de sociétés, l’histoire enfin, l’un des aspects selon lequel les confusions sont rendues impossibles.

Jacques CHAURAND

 
Articles de cette rubrique
  1. A propos de Nom propre et nomination.
    17 juin 2008