.LE NOM PROPRE ET LE NOM SALE
Jésus. je le connais parce que
je peux l’appeler (Alice, 3 ans)
Les tentatives de définir le nom propre n’ont pas manqué, qui toutes relèvent peu ou prou de la linguistique. Si ce qui les oppose peut paraître parfois bien ténu, le trait qui les unit est leur aspect théorique. Mais le nom propre peut-il être, comme l’appellatif (ou nom commun), analysé sous un simple aspect formel ou doit-il l’être de manière pragmatique ?
Le nom propre est un signe linguistique comme le nom commun, et il relève en cela de la linguistique. Mais le processus de nomination, la dénomination elle-même et le fonctionnement du nom propre sont liés à bien des facteurs extra-linguistiques qui l’ancrent à la réalité et font toute sa particularité. Plus que le nom commun, il est un objet pluridisciplinaire.
Reprendre quelques définitions peut ne pas être inutile pour comprendre que la nature du nom propre n’ajalnais été analysée qu’en fonction de certains critères aussi définis que limités.
Le premier dictionnaire de langue française qui donne une définition précise - en tout cas moins vague que celle de Littré- un nom propre est celui de Hatzfeld et Darmesteter : …mot par lequel on désigne individuellement une personne ... mot par lequel on désigne individuellement un animal
... ; mot qui sert à distinguer tel pays, tel cours d’eau, tel navire, telle ville, etc. de tout autre et-à le désigner spécialement » (s.v.). En fait, même un nom commun ou un adjectif peut servir à désigner un individu, un animal ou autre ; d’autre part, l’on sait qu’un appellatif générique est souvent employé par les locuteurs, surtout ruraux, pour désigner un lieu précis à l’exclusion de tout autre (comme la ville ou la rivière). Les auteurs opposent ici "individus" (personne, animal) et "espèces" (pays, cours d’eau, navire, ville etc.) : cette opposition n’a pas de valeur onomastique et pourrait être aisément inversée (personnes et animaux appartiennent à des espèces) voire annulée. fis opposent aussi "désignation" (des individus) à "distinction" (des espèces) : Buyssens en a facilement fait la critique (Buyssens 1937,112-113).
À cette simple définition, Bally répond en opposant le nom propre de la langue qui « est individualisé par lui-même (Annibal, les Pyrénées, le soleil, la lune, la terre ; Don Quichotte, Hernani, etc.), c’est-à-dire qu’il apparaît dans chaque acte de parole avec les caractères d’un concept actualisé, individualisé, localisé », au nom propre de la parole qui « est, au contraire, tout concept actualisé, c’est-à-dire individualisé occasionnellement et qui peut, d’un cas à l’autre, désigner un individu différent » (Bally 1965, 81). Sa conception, bien saussurienne, peut être différemment interprétée : ou tout nom propre - au sens classique - est uniquement nom propre de la langue car il désigne l’individu, ou l’on peut considérer que certains noms, comme les ethniques ou les noms de dynastie sont des noms de la langue car capables de désigner un individu différent ; certains saussuriens pensent néanmoins, et à l’opposé de Bally, que le nom propre appartient « exclusivement à la parole, non à la langue » (Castaneda, cité par Molino in Langages 36). La définition n’est pas claire : sa vision du nom propre ne l’était pas - pour Bally, en effet, il n’est pas de nom commun. On lui reprochera d’être par trop éloigné de la réalité.
Le premier dictionnaire français de linguistique, celui de Marouzeaü, oppose le nom propre, « celui qui ne convient qu’à un individu déterminé (César) ou à une collectivité (la France, les Gaulois » au nom commun, « celui qui désigne un représentant d’une catégorie (le loup) ou une abstraction (la beauté » (Marouzeau 1943, 149). Ici encore, erreur : il n’est pas qu’un César, et que dire d’un Gaulois qui ne désigne ni un individu déterminé ni une collectivité, mais un représentant d’une collectivité ? La définition de Marouzeau ne montre aucun progrès et ne tient pas compte des différentes tentatives qui se sont succédé dans la première moitié du siècle.
Le même singularisme caractéristique du nom propre se retrouve dans une phrase de Guillaume : « Les noms propres sont au bout du développement de la visée particularisante du langage qui prend son origine dans l’universel pour aboutir au singulier » (cité par Camproux dans BaylonlFabre 1982, 10). Cette conception est complétée par la théorie suivante, directement reprise à Stuart Mill, sous une formulation différente : « le nom propre est un asémantisme (Leçons 1944-45, 118). La théorie est acceptée par la majorité des linguistes ; d’aucuns pensent toutefois que le nom a un sens, voire une signification (cf. par exemple Bréal 1908, 183 ; Dauzat 1925, 3). - Remarquons au passage que nous ne savons que peu de choses de la pensée guillaumienne sur le nom propre, dans l’état actuel de la publication de ses leçons.
La définition de Marouzeau a été reprise par Dubois sous une autre fomle, qui oppose « les noms propres, qui ne s’appliquent qu’à un être ou une chose pris en particulier (prénoms, noms de famille, noms de dynastie, noms de peuples, noms géographiques de pays, de contrées, de villes, de fleuves, de montagnes » aux noms communs « qui peuvent s’appliquer à des éléments appartenant à des ensembles d’êtres ou de choses auxquels le nom s’applique de la même manière » (Dubois 1973, 338). On objectera que les prénoms, NF, noms de dynastie, NL s’appliquent rarement à un être ou lieu unique et qu’un ethn1-que désigne un élément appartenant à un ensemble d’êtres auxquels le nom s’applique de la même manière.
L’analyse logique du nom amène Kripke à la conclusion que le nom est indépendant des modifications apportées au référent même : ce serait, d’après son traducteur, un « désignateur rigide ». L’absence de notion onomastique élémentaire a celé à ses yeux les particularités, par exemple, du surnom : le sobriquet dépend des modifications apportées au référent, il peut changer avec les singularités du référent ou avec les locuteurs qui ne considèrent pas toujours la même singularité ; le prénom mais aussi l’hypocoristique peut changer en fonction du locuteur ; enfin, tout porteur d’un nom peut le modifier ou le remplacer par un autre, sans parler des NL qui sont changés. En fait, ni le désignateur ni le désigné ne sont rigides : seules des conventions juridiques (lois. décrets, circulaires) établissent qu’un nom ne peut être modifié graphiquement ou remplacé : « la société supplée à l’instabilité linguistique du nom propre au moyen de la stabilité juridique » (Buyssens 1937, 121). Remarquons aussi que, dans un laps de temps qui peut être court, les caractères graphiques, phonétiques, morphologiques et même syntaxiques d’un nom propre peuvent être modifiés. La rigidité des (de certains) noms propres ne peut valoir que dans une perspective s,,"Dichronique : en diachronie, elle est inexistante : dans le temps, il n’y a rigidité du nom qu’au moment de la nomination. Ajoutons enfin qu’un nom, s’il est désignateur rigide, ne saurait se transmettre, à moins d’être découplé de ce qu’il désigne, lui laissant une rigidité purement formelle, sans lien avec le référent.
Une nouvelle approche est celle de Grimaud pour qui « les objets centraux de l’onomastique sont les objets singuliers et les objets auxquels on peut s’adresser » (Grimaud 1991, 10) - n’est-ce pas confondre nom et référent ? -, ajoutant que « tout système de nomination onomastique implique deux situations de discours : l’adresse et la référence » (Grimaud 1991, Il). Mais le nom de tout objet singulier n’est pas nécessairement propre, et tout nom propre ne désigne pas un objet singulier. D’autre part, tant l’adresse que la référence caractérisent aussi les noms communs dans la mesure où, plus que les noms propres, ils sont éléments du discours.
C’est pourquoi définir, comme Swiggers, les noms propres « signes de la langue orientés vers un référent » ne suffit pas pour les distinguer des noms communs - même si ces derniers ne le sont pas toujours ; et leur attribuer en qualité particularisante un « contact intime avec la réalité extra- linguistique « dénommée » » (Swiggers 1991,6), si cela évoque la singularité de l’objet dénommé, ne permet pas d’appréhender pleinement cette particularité tant l’intimité est une notion subjective et la qualité partagée aussi par bien des noms communs.
La dernière tentative de définition des paranIètres distinguant nom propre de nom commun est celle de Curat et Hamlin : « Au plan sémasiologique : l’élément est marqué par la conscience qu’un acte de désignation a eu lieu. Au plan lexical : il y a court-circuitage du signifié lexical, qui n’identifie plus une classe conceptuelle, ou même disparaît. Au plan sémantique : il résulte de ce court-circuitage un rapport réciproque d’unicité entre le signifié onomastique et son référent. Au plan syntaxique (du français et plus généralement des parlers gallo-romans) : le NPr réfère directement ou n’admet que la détermination par l’article défini, le plus général des déterminants exhaustifs » (Curat/Hamlin 1993, 13). On objectera que la conscience de l’acte de désignation concerne aussi les appellatifs ; que le nom propre n’admet pas que la détermination par l’article défini : sinon il conviendrait de restreindre l’emploi du terme (cf. plus loin), sans oublier de tenir compte des expressions comme « tel un Maupassant » .
Les (autres) théories sur la nature du nom propre sont diverses et nombreuses : pour les uns, le nom aurait un sens (Sweet), un caractère arbitraire (Jespersen), serait une étiquette (Gardiner), ou n’aurait pas de signifié (Guillaume) ; pour d’autres, le nom serait un signe plus (Clarinval) ou moins significatif que les autres signes de la langue. La distinction nom propre / nom commun a été tentée à partir de différents critèl:es : orthographe (Grevisse), phonétique (Kurylowicz cité par Molino in Langages), morphologie (Clarinval), morpho-syntaxe (Le Bihan, Kleiber), sémantique (Molino in Langages), métalangue (Boyer), logique (Kripke), philosophie (Surnpf), individualité du désigné (Sweet), fréquence (Manczak 1968), traduction (Manczak 1991). Nous notons une certaine complémentarité - nombreux sont les auteurs qui ont essayé de mêler plusieurs de ces critères pour obtenir une définition du nom, sans grand succès d’ailleurs -, outre une contradiction certaine, parmi ces théories.
Si l’on oppose nom propre à nom commun, en reprenant les définitions de Marouzeau et Dubois notaImDeni, l’on s’aperçoit qu’ethnique, nom de dynastie, nom d’un membre d’une famille, NL générique de même que tout nom sans référent particulier doivent être classés parmi les noms communs. Cette opposition tient donc uniquement à la singularité ou non du référent.
Si l’on oppose nom propre de la langue à nom propre de la parole, en reprenant la définition de Bally, ethnique, nom de dynastie, NF, prénom, bref tout anthroponyme ou toponyme non individualisé devrait être classé nom propre de la parole. Cette opposition tient donc uniquement à la présence ou non d’un référent individualisé.
On observe que la présence d’une majuscule à l’initiale ne confère pas le statut de nom propre dans toutes les langues (pas même en français) ; que l’existence de suffIXes ou de formations spécifiques aux noms propres n’est attestée que dans certaines langues ; que la précession par tel ou tel article, telle structure syntaxique ne peut aider à distinguer le nom propre du nom commun dans toutes les langues (français compris) ; qu’un nom propre est intraduisible : il est phonétiquement adaptable (NL Paris Parigi), phonétiquement transposable (NF Pedro Pierre), ou sémantiquement interprétable selon la lecture qu’on en fait (NF White Blanc) - ce n’est pas le nom qui est traduit ici, mais l’appellatif éponyme.
Quant au débat théorique qui oppose les tenants du nom descripteur (Russell) à ceux du nom désignateur (Kripke), il est fort éloigné des réalités et paraît trouver une réponse quand on travaille en diachronie : au moment de la nomination, le nom est un descripteur (il "décrit" l’être, le lieu, l’objet nommé) ; quand le nom perd sa motivation (cf. ci-dessous), il n’est plus qu’un désignateur. Exemples : le NL Parisii était un descripteur au Ive s. ("la ville des Parisii"), alors qu’aujourd’hui, et déjà bien avant !, Paris n’est plus qu’un désignateur ; le NF Bouvier, au moment de son attribution au Bas Moyen Age comme surnom, servait à décrire la profession de son porteur, alors qu’aujourd’hui, et déjà bien avant, dès la mort de son premier porteur, il n’est plus qu’un désignateur. Il est cependant des noms qui, au moment de leur attribution, ne sont pas descripteurs mais simples désignateurs : les NL transférés (Moscou à Toulouse), les prénoms (Pierre aujourd’hui), les NF transmis (Bouvier aujourd’hui), certains noms donnés à des enfants trouvés ; tous ces noms ne sont plus motivés - contrairement à leur choix, mais on ne saurait confondre choix du nom et nom lui-même -, noms usés qui ont auparavant servi en tant que noms propres avant d’être réattribués comme simples désignateurs - alors que bovarius ( Bouvier) avait, avant d’être attribué comme surnom au Moyen Age, servi en tant qu’appellatif, donc motivé et descripteur. Partant, il est clair qu’il ne peut y avoir appréhension du nom propre, de son origine, de sa nature, de son fonctionnement qu’en diachronie (cf. Fabre in Cahiers de praxématique qui cherche la nature des noms à travers leur histoire).
On observe aussi que le nom propre n’a pas de sens en lui-même, contrairement à l’appellatif. En onomastique, il n’est donc pas possible de parler du couple signifiant / signifié (dans la seule perspec- tive de la description), mais, dans la perspective de la dénomination, seulement du couple désignant / désigné, le désignant étant le nom, le désigné l’être, le lieu ou l’obj t nommé. Dans la perspective de la nomination, le nommant est celui qui nomme et le nommé l’être, l’espace ou l’objet nommé.
La vanité des définitions théoriques des linguistes qui lient le nom au mot - dont il est certes issu -, arriment l’onamastique à la lexicologie, et le constat de leurs divergences montrent qu’il convient de dépasser ce stade égocentrique pour rapprocher pragmatiquement le nom de ce qu’il désigne, le désignant du désigné - démarche onomastique s’il en est. Semblable démarche a été tentée, notamment par des sociologues et des anthropologues, chacun à leur manière, non pour définir le nom mais pour appréhender son fonctionnement : leurs analyses ne sont donc pas prises en compte dans le présent article, mais nous soulignerons que leur démarche rapproche le nom du référent alors que celle des linguistes tend à l’en éloigner.
Il convient de distinguer quatre catégories principales de noms propres : le nom de personne (NP), le nom de lieu (NL, comprenant ici hydronyme et oronyme), le nom d’objet, le nom d’animal. Mais il existe une sorte de nom qui transcende ces quatre catégories : le "nom collectif’. Il faut entendre par là les ethniques, noms de dynasties, noms de membres d’une famille (ou gentilices), noms de lieux génériques, noms de marques, tous noms souvent précédés d’un article indéfini dont on ne sait pas précisément qui est l’être ou l’objet désigné, si ce n’est de quel groupe ou collectivité il relève : un Français, un Capet, un Billy, une Couze, une Renoult (lequel, laquelle 1). Ces quatre catégories de noms regroupent ce qui est - devrait être -l’objet des études onomastiques.
Un certain nombre de critères permettent de faire le départ entre le "nom propre" (ces quatre catégories), le "nom collectif’ et l’appellatif.
Le nombre des référents désignés
Alors que l’appellatif, mises à part des exceptions, comme lune ou soleil, peut désigner indifféremment, comme le nom collectif, plusieurs référents, voire même aucun, le NP, NL, nom d’animal ou d’objet désignent un seul référent parfaitement localisable dans le temps ou l’espace ; parmi les nombreux noms homonymes, chacun désigne un référent différent.
Le sens
L’appellatif et le nom collectif sont pourvus d’un sens ; les quatre catégories de noms en sont, en revanche, dépourvus en eux-mêmes - bien qu’on ait tendance à leur en attribuer, en rapport soit avec le nom, soit avec le référent, par simple interprétation de ce que chaque (inter)locuteur croit connoter : chacun peut avoir sa lecture du nom.
La motivation
De même, l’appellatif et le nom collectif sont pourvus d’une motivation ; celle du NP ou d’animal disparaît avec la mort du premier nommé ; celle du nom d’objet avec la disparition du nommé ; celle du NL avec la disparition de la caractéristique motivante qui est à l’origine de la dénomination.
La transmission
L’appellatif et le nom collectif se transmettent par usage, le NP ou d’animal par filiation ou attribution, le nom d’objet par seule attribution ; le NL, lui, ne se transmet pas.
La perpétuation
L’appellatif et le nom collectif SUJVÏvent au référent ; le NP, d’animal ou d’objet ne se perpétue pas après la disparition du dernier porteur ; le NL disparaît quand il est remplacé par un autre nom ou qu’il échappe à la connaissance humaine par obsolescence ou abandon du lieu.
Le déplacement
Le déplacement l’espace de l’appellatif se produit par migrations ou emprunt ; celui du nom
collectif, du nom d’animal ou d’objet par seul emprunt ; celui du NP par migrations ; celui du NL par migrations ou transfert.
La fréquence
L’appellatif et le nom collectif sont fréquents de par la connaissance, l’adoption ou la mode ; le nom d’objet ou d’animal de par la fréquence de sa motivation ou la mode ; le NP de par la prolificité des familles (NF) ou la mode (prénom) ; le NL de par la fréquence et l’extension géographique de l’appellatif ou du NP éponyme.
À l’opposé de l’appellatif et du nom collectif qui ne le sont pas toujours, le nom propre est toujours orienté vers un référent et un seul (même en cas d’homonymie) - sauf exception, voir plus loin. Le nom propre ne peut donc être analysé sous le seul aspect, purement formel, de l’étymologie : sans connaissance de son référent, situé dans le temps et dans l’espace, il est impossible d’analyser scientifiquement les causes de la nomination ou la dénomination elle-même. Le nom propre sert à désigner un être (personne ou animal), lieu ou objet singulier, aux caractéristiques propres et dûment localisé dans un environnement spatio-temporel. Il n’a pas de sens, sa motivation disparaît avec le nommé ou la caractéristique motivante (dans le cas du NL), il ne se transmet pas par usage et disparaît avec son dernier porteur.
Les différences entre nom propre et appellatif ne sont partant pas d’ordre théorique - d’où les difficultés des linguistes à les cerner - mais pragmatique. Les noms propres particularisent, certes, des réalités que les appellatifs ont tendance à généraliser. Mais ce qui les oppose tant aux appellatifs ,qu’aux noms collectifs, c’est le contenu du signe (désignation d’un référent singulier, absence de sens, disparition de la motivation) et la vie même du signe (transmission, perpétuation). Les noms collectifs ont, eux :, toutes les caractéristiques des appellatifs, à l’opposé des noms propres. De même convient-il d’écarter des catégories de noms propres les "appellatifs et titres" (Papa, sire...), les noms de temps, les noms d’institutions, les noms de produits de l’activité humaine, les noms de symboles mathématiques et scientifiques : ils sont des appellatifs, car possesseurs de leurs caractéristiques, notamment d’un sens et d’une motivation : ils n’ont été classés comme noms propres qu’en ce qu’ils désignent quelque chose de singulier, une référence unique, et portent parfois une majuscule.
Mais un cas - l’exception mentionnée plus haut - vient compliquer encore cette distinction : le nom dans un dictionnaire. Dans un dictionnaire de noms propres, par exemple celui édité par Robert, tout nom est dûment référencé, orienté vers un référent - les noms collectifs mis à part. Dans un dictionnaire étymologique de NL, le nom tant ancien que contemporain désigne toujours un lieu précis, dûment localisé, et le NL a toutes les caractéristiques du nom propre ; le référent de l’attestation ancienne est, en outre, identique à celui de la forme contemporaine : il y a là rapport - historico-géographique - de référent à référent, et rapport - linguistique - de signe à signe (sauf, bien entendu, changement de nom). Dans un dictionnaire de NP en revanche, les attestations anciennes désignent presque toujours un individu précis, dûment localisable dans le temps et l’espace, alors que les formes contemporaines ne désignent pas un être particulier mais n’importe quel porteur de ce nom, inlocalisable dans le temps et l’espace (par exemple Pierre dans un dictionnaire de prénoms ou Bouvier dans un dictionnaire de NF), non identifiable, sans rapport aucun - c’est-à-dire généalogique, parallèle à l’identité du référent du NL - avec les référents anciens et en l’absence de tout référent contemporain précis. C’est comparer ce qui est scientifiquement incomparable, associer ce qui est inassociable, dans la mesure où les dictionnaires de noms de personne mettent sur le même plan des noms prop1 !s anciens aux référents précis et des noms contemporains sans référents, des noms dont le seul rapport est purement formel - rapport linguistique de signe à signe -, sans lien réel - entre référents -, des noms propres et des noms bâtards - collectifs en ce qu’ils désignent des référents nombreux et indistincts - qui possèdent quelques caractéristiques des noms propres (absence de sens et de motivation, transmission identique), mais aussi des appellatifs et des noms collectifs (pluralité des référents, perpétuation scripturaire) et ne peuvent être appelés "noms propres". Dissocier le "nom propre" de son référent, c’est l’amener au statut de simple forme - terme que l’on oppose à contenu (ici le référent) -, alors que, par son essence même, il ne peut en être séparé, contrairement à l’appellatif. Toute méthode fondée sur cette dissociation est-elle scientifique ?
Pour nous résumer, il est trois sortes de ce qu’on appelle aujourd’hui communément "nom (propre)" :
1. le "nom propre", au référent précis, qui se distingue du nom commun par le contenu et la vie du signe ;
2. le "nom collectif’, issu d’un "nom propre", sans référent précis, qui désigne un ou des membres d’un groupe ou collectivité au nom identique, et participe des caractéristiques du seul appellatif dont il se distingue uniquement par la présence d’une majuscule ;
3. le "nom bâtard (ou sale ?)", issu d’un "nom propre", sans référent précis. qui désigne un ou tous les porteurs de ce nom, et participe des caractéristiques tant du "nom propre" que de l’appellatif.
Pierre-Henri BILLY (C.N.R.S.)
Bibliographie sommaire
ALGEO (J.), Ondefining the Proper Name, Gainesville, 1973.
BALLY (Ch.), Linguistique générale et linguistique française, Paris, 19654.
BAYLON (Chr.) et FABRE (P.), Les noms de lieux et de personnes, Paris, 1982
BILLY (P.-H.), lÀ propos du projet PA1ROM : remarques générales et méthodologiques », NRO, 19-20, 1992, 3-20.
BLOK (D.P.), Ortsnamen, Turnhout, 1988 (T ologie des sources du Moyen Âge occidental, 54). BOYER (N.), « Remarques sur le nom propre », GrammaticaIII, X, 4,1974,111-119. BRÉAL (M.), Essai de sémantique, Paris 19084.
BUSSMANN (H.), Lexikon der Sprachwissenschaft, Stuttgart, 1983.
BUYSSENS (E.), « Du nom propre et du nom commWl »,Neophilologus, xxllI, 1937, 111-121. BUYSSENS (E.), « !,es noms singuliers », Cahiers Ferdinand de Saussure, 28, 1973,25-34. Cahiersdepraxématique, 8,1987.
CLARINVAL (B.), « Essai sur le statut linguistique du nom propre », Cahiers de lexicologie, Il, II, 1967,29-43. CURAT (H.), HAMLIN (F .R.), « Désignation, référence et la distinction entre noms propres et noms communs », .
Zeitschriftfiir romanische Philologie, 109, 1993, 1-15.
DAMOURETTE (J.) et PICHON (E.), Essai de grammaire française, l, Paris, 1930. DAUZAT (A.), Les noms de personnes, origine et évolution, Paris, 1925. DUBOIS (J.) et alii,Dictionnaire de linguistique, Paris, 1973.
DUCROT (O.) et TODOROV (T.), Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris, 1972.
Eigennamen. Dokumentation einer Kontroverse.- Theorie, herausgegeben von U. WOLF u.a., Frankfurt-am- Main, 1985.
FABRE (p.), L’ajJluence hyr/onymique de la rive droite du Rhône, Montpellier, 1980.
FABRE (P.), « y a-t-il un toponyme dans la commune 7 », inMélanges d’onomastique, linguistique et philologie offerts à Monsieur Raymond Sindou, l, Montpellier, 1986, 16-20.
GARDINER (A.H.), The Theory ofProper Names, London, 19542.
GRAITSON (M.), « Noms propres et lexique », Marche romane, XXII, 1972, 181-197.
GREVISSE (M.), Le bon usage. Grammaire française avec des remarques sur la langue française d’aujourd’hui, Gembloux, 19751°.
GRIMAUD (P.), « !,es onomastiques. Champs, méthodes et pexspectives », NRO, 15-16, 1990, 5-23 ; 17-18, 1991,9-24.
HAL VERKAMPER, T extlinguistik der Eigennamen, Stuttgart, 1978.
HATZFELD (A.) et DARMESTETER (A.), Dictionnaire général de la langue française, Paris, 1895-1900. JESPERSEN (O.), The Philosophy ofGrammar, London, 1924.
KLEIBER (G.), Problèmes de référence : descriptions définies et noms propres, Paris, 1981.
KLEJBER (G.), « Quand le nom propre prend article : le cas des noms propres métonymiques », Onomastique et langues en contnct. Actes du colloque de Strasbourg, Dijon, 1992, 11-20.
KNOBLOCH (J.), Sprachwissenschaftliches Worterbuch, l, Heidelberg, 1986.
KOSS (G.), Namenforschung. Eine Einfiihrong in die Onomastik, Tübingen, 1990. KRIPKE (S.), Naming and Necessity, Cambridge, 1980.
KUBCZAK (H.), « Eigennamen ais bilaterale Sprachzeichen », BNF, 20, 1985,284-304. Langages, 66, 1982.
LE BllfAN (M.), « Note sur les noms propres », Linguisticae Investigationes, II, 1978, 419-427. Leçons de linguistique de Gustave Guillaume, 1944-1945. Séries A et B, Québec-Lille, 1992. MANCZAK (W.), d,a nature du nom propre. Prolégomènes », NRO, 17-18, 1991,25-29. MA NCZAK (W.), d,e nom propre et le nom commWl », RIO, XX, 1968, 205-218.
MANCZAK (W.), La notion de nom propre », Proceedings of the thirteenth Congress of onomastic, II, Krakow, 1981, 101-106.
MAROUZFAU (J.), Lexique de la tenninologie linguistique. Français, Allemand, Anglais, Paris, 19432.
Nouvelle Revue d’Onomastique no21-22 -1993
MULON (M.), POLGE (H.), « Noms propres et majuscules », Onoma, XXII, 1978, 128-138. lVames, 33,1985.
NOAILLY-LE BIHAN (M.), « Sur le statut spécifique des noms propres de personnes en français », Travaux de Linguistique et de Littérature, XXI, l, 1983,247-259.